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Témoignage de Marc Gabriel BOYER : Les enjeux de demain pour l’aide à la décision

Marc Gabriel BOYER est Maître de conférence en informatique à l’Université Paul Sabatier, membre du laboratoire « Gestion et cognition » et spécialiste en bases de connaissances.
Très impliqué dans de nombreux projets de recherche et passionné d’innovation, il nous relate ses expériences à la fois conceptuelles et pragmatiques des bases de connaissances et des systèmes d’aide à la décision.
Il retrace son parcours au sein d’univers économiques variés et nous livre sa vision d’expert, nourrie par des anecdotes et des exemples significatifs.
Il nous démontre quels seront les enjeux de demain pour l’aide à la décision au sein des entreprises ...

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de votre fonction de maître de conférence ?

Marc Gabriel BOYER : Ancien étudiant en informatique à l’Université Paul Sabatier à Toulouse 3, j’ai effectué par la suite un doctorat informatique « Sup. Aéro » à l’O.N.E.R.A. (Office National d’Etudes et de Recherches Aérospatiales). J’ai exercé en tant qu’enseignant chercheur contractuel avant d’occuper la fonction de Chargé d’affaires à Oseo-Innovation.
Depuis 2005, je suis Maître de conférence à l’IUT au sein de l’Université Paul Sabatier pour enseigner l’informatique dans un département de gestion, mais j’interviens également dans de nombreuses formations universitaires en partenariat avec des acteurs privés, notamment pour traiter de problématiques liées à l’innovation, et plus particulièrement aux acteurs publics de l’innovation.
Je suis rattaché au laboratoire de « Gestion et cognition » au sein duquel j’effectue des recherches relatives à la fouille de connaissances et de données. Par exemple, ceci consiste à construire une base qui réunit et corrèle toutes les conditions d’un incident aéronautique, puis à créer un outil capable de détecter des précurseurs d’incidents pour faire de la prévention, modifier les procédures…
Je suis très impliqué au sein de mon établissement : j’ai été élu au Conseil d’Administration de l’université Paul Sabatier et je suis chargé de mission auprès du Président pour mettre en place les Fondations Universitaires. Ce sont des structures qui vont permettre de faire rentrer des capitaux privés pour financer de nouveaux programmes pédagogiques ou de recherches. Mais cela concerne également des volets plus sociaux, plus tournés vers l’étudiant et à l’écoute de ses besoins afin de rendre ses conditions de vie plus favorables sur le campus.

Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser aux problématiques liées aux bases de connaissances ?

M.G.B. : Durant mon Doctorat, j’ai été chargé d’une mission de recherche qui m’a fait prendre conscience de la nécessité et de l’efficacité des bases de connaissances. L’objectif était d’évaluer l’impact du bruit sur les riverains dans des lieux particulièrement bruyants, notamment autour d’aéroports.
Je me suis aperçu que pour faire des mesures de bruit et des mesures de gêne, je ne pouvais pas me soustraire aux sciences cognitives, je ne pouvais pas éluder les recherches sur le cerveau et la modélisation du comportement humain …
Par conséquent, avant d’avoir une réponse binaire (ça me gêne ou ça ne me gêne pas), j’ai dû me doter d’un nombre d’indicateurs tel, qu’il fallait les classifier, les ranger, identifier des échantillons représentatifs et indiquer quelles pouvaient être les bonnes décisions au moment opportun si l’on cherchait, par exemple à minimiser le gêne des riverains ou l’impact d’une industrie sur un environnement.
Par conséquent, avec la multiplication des sources d’informations, j’ai compris qu’un système d’informations devait être nourri d’un grand nombre de données, pas seulement descriptives, mais retravaillées et regroupées entre elles.

En quoi consiste votre rôle d’expert technico-économique auprès d’OSEO – Innovation ?

M.G.B. : Ce rôle est ponctuel. Il me conduit à donner un avis impartial sur des projets innovants.
L’avis qui est rendu vise à positionner et à catégoriser une innovation sur un marché par rapport à un environnement technologique. Ces deux aspects sont fondamentaux : l’aspect « environnement technologique » correspond plutôt à la compétence de l’enseignant chercheur, l’aspect « marché » implique la connaissance du secteur économique dans lequel le produit ou le service se situe.
À titre personnel, c’est un rôle très agréable : il me permet de rencontrer des chefs d’entreprise qui conduisent des innovations passionnantes et de conserver des liens avec eux. Je suis ravi qu’Oseo me confie cette mission.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les recherches que vous menez au sein du Laboratoire Gestion et Cognition ?

M.G.B. : Je travaille sur des méthodologies de classifications pour induire de nouvelles connaissances à partir de bases de données.
Je suis actuellement impliqué dans deux projets :
Le premier, avec un laboratoire pharmaceutique, consiste à extraire et classifier des données issues de capteurs électrochimiques de manière à réaliser des observations expérimentales et des diagnostics.
Le second est en relation avec une PME innovante et réside dans le fait de fouiller des connaissances liées à des données industrielles.

Selon vous, qu’est-ce qu’une base de connaissances ? À quoi sert-elle ?

M.G.B. : Pour définir une base de connaissances, il faut la différencier d’une base de données.
À mon sens, une base de données est constituée de constats.
Tandis qu’une base de connaissances est plus riche et contient des règles, c’est-à-dire, des liens de causalité entre les informations : des règles métiers, des règles de sens commun, des règles évidentes et des règles plus inattendues.
Ces règles ne sont pas toutes crédibles de la même manière : on ne peut pas leur accorder la même confiance.
Ainsi, le plus souvent, elles sont dotées d’un quantitatif de confiance ou d’un qualificatif de confiance. Elles vont être ordonnancées par paquets afin de déterminer celles qui seront essentielles et celles qui seront plus anecdotiques pour constituer la base de connaissances.
Il y a de nombreux mécanismes en Intelligence Artificielle qui permettent de solliciter ces règles : certains fonctionnent comme un cerveau humain, d’autres non.

De même, qu’est-ce qu’un outil d’aide à la décision ? Qu’apporte-t-il aux entreprises ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

M.G.B. : Je vais vous relater une anecdote concernant les systèmes de décision critiques : lorsque j’étais en thèse, nous avions mis en place une base de connaissances qui a conduit à concevoir un outil d’aide à la décision pour des pilotes de chasse.
Cet outil permettait d’afficher les informations les plus urgentes ou les plus critiques dans le cockpit. Par exemple, si on s’apercevait que l’altitude baissait de manière inquiétante, l’indicateur d’altitude devait apparaître en rouge. Cet outil était donc conçu pour prendre une décision très rapidement (relever le nez de l’avion pour éviter d’atteindre le sol).
Il est bien évident que le domaine de la gestion n’impose pas de prendre des décisions aussi hâtives, mais aujourd’hui, les entreprises ont besoin de ce type d’outils pour êtres plus réactives et plus proches des réalités.
En effet, dans la plupart des grandes organisations, les corps décisionnaires ne sont pas sur le terrain et ils ont besoin des qualificatifs et des descriptions de l’environnement terrain pour pouvoir prendre les bonnes décisions avec les indicateurs adaptés.

Y a-t-il un lien entre base de connaissances et outils d’Aide à la Décision ?

M.G.B. : L’outil d’Aide à la Décision se combine parfaitement avec la base de connaissances.
C’est concentrique : pour moi, la base de connaissances va être le noyau central de l’outil d’Aide à la Décision.
Pour prendre une bonne décision, il faut avoir transféré les informations clés dans la base de connaissances.
Cependant, il faut décider à l’avance la manière dont on va utiliser la base de connaissances (on peut vouloir l’enrichir ou bien générer de nouvelles informations descriptives ou encore produire des actions…). Il faut auparavant avoir une idée précise du résultat escompté, car ce n’est pas l’outil qui prescrit à l’homme ce qu’il doit faire, mais l’inverse.
Il ne s’agit pas de remplacer la compétence humaine par la base de connaissances, il s’agit d’aiguiller et de donner l’information la plus saillante à l’expert qui est en face de la machine. L’objectif est d’améliorer son système de décision et de lui éviter une erreur potentielle.

Comment intégrer des bases de connaissances dans des systèmes d’aide à la décision ?

M.G.B. : Il y a tout un travail de modélisation du processus de décision à mettre en œuvre dans l’organisation. Il faut décider quelles sont les règles métier à appliquer en priorité et celles qui sont de moindre importance.
À partir de ce moment-là, l’interconnexion entre la base de connaissances et le système d’informations se réalise et ce n’est donc plus l’informaticien qui gère l’outil d’aide à la décision, mais l’expert, celui qui a le métier et le pouvoir de prendre la décision.

Dans les années à venir, pensez-vous que les bases de connaissances et les systèmes d’aide à la décision vont devenir indispensables au sein des entreprises ?

M.G.B. : Pour moi, ils sont déjà indispensables, et, ce dans n’importe quelle organisation, qu’elle soit publique, privée, qu’elle ait un objectif lucratif ou non …
Les entreprises ont une stratégie à construire et cette stratégie se conduit surtout en s’observant soi-même. Or, sans l’aide d’un tel système, ceci semble très laborieux lorsque l’effectif des entreprises atteint les 4000 ou 5000 personnes.
Par conséquent, il faut intégrer cette modélisation dans les systèmes d’aide à la décision pour pouvoir construire une stratégie en concordance avec les moyens humains dont on dispose et les missions qui nous sont confiées par les acteurs environnants.

Quelles améliorations faudrait-il leur apporter pour généraliser leur utilisation ?

M.G.B. : La dimension humaine est fondamentale pour généraliser l’utilisation des outils d’aide à la décision. Il est nécessaire que tous les salariés de l’entreprise se les approprient, car ce sont eux qui vont les alimenter.
Et selon moi, le premier critère, c’est leur acceptabilité : il ne faut jamais négliger de mener une politique de conduite du changement dans les organisations. Cela conditionne le succès de ces systèmes.
Le second critère consiste à dissocier le métier des personnes utilisatrices des systèmes et la modélisation de leur métier, l’évolution attendue de leur métier ...
Il faut absolument leur expliquer ce que le système va leur apporter. Il faut être à l’écoute des efforts qu’ils vont devoir fournir pour opérer ces changements.

Aujourd’hui, qu’est-ce qui peut freiner leur utilisation : le mythe de « l’homme machine », la crainte de voir l’intelligence humaine supplantée par l’intelligence artificielle … ?

M.G.B. : Je pense que la seconde crainte s’est un peu atténuée.
La plupart des individus ont pris conscience que l’intelligence des machines réside dans une capacité de calculs et de synthèse d’informations, mais ne peut se substituer à l’intelligence humaine. Une machine n’a pas de volonté. Cependant, une inquiétude persiste : celle de l’homme qui se fait dicter sa conduite par la machine.
Elle est d’autant plus présente, qu’aujourd’hui, beaucoup de systèmes d’informations sont basés sur les work flow : par exemple, pour mettre une lettre dans un parapheur, on doit cliquer dans le système d’informations pour indiquer où en est le transfert d’informations dans la hiérarchie.
Ce système est intéressant car il modélise très bien le métier et permet à chacun de savoir où en sont le courrier et la signature… Cela dit, la personne qui a cliqué a effectué une tâche que la machine lui a dictée.
Il faut être très vigilant avec ce mode de management des hommes : il est important de leur montrer que la machine est programmée pour leur métier et pas le contraire.
Tous les acteurs doivent être impliqués dans la mise en place du système.

En tant qu’expert, comment voyez-vous évoluer ce type d’outils dans le futur ?

M.G.B. : Au sein des grandes organisations, les outils sont plus ou moins en place et suivront des évolutions naturelles.
À mon sens, l’enjeu de demain sera l’interconnexion des systèmes de décision entre organisations : l’économie est en réseau et on ne peut plus travailler seul.
Beaucoup de gens ont commencé à réfléchir à cela : certaines parviennent à réunir dans des mêmes projets des ministères, des PME, des laboratoires, des grandes entreprises…
Certaines formations universitaires ont également mesuré l’importance grandissante des réseaux : le Master Management des entreprises en réseau à l’université Paul Sabatier.
Les étudiants qui suivent cette formation ont une vision de l’organisation, non plus tournée vers elle-même, mais tournée vers l’extérieur et vers ses partenaires.
Par conséquent, il me semble primordial de réfléchir à la manière dont on pourrait interconnecter ce type d’outils et faire circuler les informations entre organisations en toute sécurité.
Pour moi, sécurité et interconnexion seront dans l’avenir les enjeux technologiques et économiques.

À travers son témoignage et son expertise, Marc Gabriel BOYER nous transporte dans l’univers captivant des systèmes d’aide à la décision et des bases de connaissances.
Les expériences qu’il décrit illustrent la nécessité de développer ces outils au sein des organisations pour construire une stratégie et des plans d’actions efficaces, pour améliorer la communication interne et faciliter la collaboration entre les individus, pour éviter les erreurs potentielles et créer des passerelles entre des mondes économiques divers, pour se renouveler et être réactif …
Mais il souligne surtout l’importance de la dimension humaine. L’efficacité des outils d’aide à la décision et des bases de connaissances dépend de l’implication des salariés : il est fondamental qu’ils s’en emparent et s’attachent à les pourvoir de leurs connaissances, de leur perception et vocabulaire métier …, car comme le scandait Paul CLAUDEL, « L’homme connaît le monde non point par ce qu’il y dérobe mais par ce qu’il y ajoute. »