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Témoignage de Vincent MOUSSEAU sur les systèmes d’aide à la décision

Vincent MOUSSEAU, chercheur, enseignant à l’école Centrale Paris (ECP) et Responsable de la spécialité de Master Recherche OSIL (Optimisation des Systèmes Industriels et Logistiques) nous éclaire sur la notion d’aide à la décision. Il a passé plus de quinze ans au sein du laboratoire LAMSADE (Laboratoire d’Analyse et de Modélisation des Systèmes pour l’Aide à la Décision) et a publié de nombreux écrits au sujet des problématiques d’aide multicritères à la décision. Son expertise, son implication dans la recherche et son expérience en matière d’analyse des comportements décisionnels nous permettent de mieux cerner la nécessité de ces systèmes et méthodologies pour le management des entreprises. Vincent MOUSSEAU nous démontre que ces outils vont devenir les armes stratégiques et opérationnelles des décideurs de demain…

Pouvez-vous nous parler de votre parcours et de vos recherches ? (Laboratoire LAMSADE, Ecole Centrale, méthodologies ELECTRE, ELECTRE 2, IRIS…)

Vincent MOUSSEAU : Je suis informaticien de formation, j’ai étudié l’informatique de gestion. J’ai été formé à l’université de Paris Dauphine, au laboratoire LAMSADE dont les thématiques sont centrées sur l’aide à la décision et la recherche opérationnelle. J’y ai passé près d’une quinzaine d’années en tant que maître de conférences.
Mes problématiques de recherche portent sur l’aide à la décision et notamment la prise de décision, lorsqu’un certain nombre de critères conflictuels sont à prendre en compte par un décideur : c’est ce que l’on appelle communément, l’aide multicritère à la décision.
J’ai été formé en Doctorat par Bernard ROY qui a longtemps été le Directeur du LAMSADE. Celui-ci a également fondé une école européenne de l’aide multicritère à la décision où il a développé un champ de recherches, dans laquelle je me situe et qui vise à appréhender le problème de l’aide multicritère à la décision par des modèles de comparaison par paires, appelées aussi méthodes de « surclassement ». Ces derniers se distinguent nettement des méthodes dites de l’école américaine qui procèdent en synthétisant l’ensemble des critères en un seul.
Ce qui m’a beaucoup mobilisé dans mes recherches, c’est de chercher à intégrer des modèles d’agrégation existants dans un outil d’élicitation des préférences. En d’autres termes, cela consiste à faire en sorte que les méthodes puissent être paramétrées et appliquées de façon intelligible pour les décideurs.
En ce qui concerne les méthodes ELECTRE, elles font partie des méthodes pionnières de comparaison par paire que j’évoquais plus haut. J’ai beaucoup travaillé sur ces modèles pour faire en sorte que l’on puisse les calibrer par interaction avec le décideur sans avoir à lui poser des questions techniques.
En effet, je pense qu’il est fondamental de ne pas imposer à un décideur d’avoir une compréhension fine des méthodes pour pouvoir les utiliser.
Depuis septembre 2008, je suis professeur à l’Ecole Centrale de Paris et je suis intégré au sein du laboratoire de Génie Industriel (LGI) dirigé par Jean-Claude BOQUET.

Quels sont vos projets dans le cadre de cette nouvelle prise de fonction ? Allez-vous continuer à travailler sur la recherche pour l’aide multicritère à la décision ?

VM : Très clairement, mes problématiques de recherches sont assez peu modifiées : j’ai été recruté à l’Ecole Centrale pour enseigner les matières relatives à mes domaines de compétences et poursuivre les recherches notamment sur l’aide multicritère à la décision et la modélisation des préférences.
Cela dit, il est certain qu’en rejoignant une équipe de génie industriel, intéressée par l’optimisation des systèmes industriels et logistiques, je vais mettre l’accent sur les applications des recherches qui m’ont mobilisé jusque-là dans le domaine de la supply chain, de l’optimisation logistique…
Il s’agit donc d’une réorientation à la marge pour être plus à même de dialoguer avec les chercheurs du laboratoire de génie industriel de l’Ecole Centrale Paris.

Selon vous, qu’est-ce qu’un système d’Aide à la Décision ? À quoi sert-il ?

VM : L’aide à la décision consiste à intervenir pour le compte d’un décideur, à mettre en œuvre un modèle et à lui préconiser des actions. Autrement dit, il s’agit de conseiller une personne en s’appuyant sur un modèle formel qui cherche à représenter sa subjectivité, à modéliser ses préférences, son système de valeurs en relation avec le problème de décision auquel il est confronté.
De plus, il est important de préciser que ce type d’outils doit tenir compte des systèmes organisationnel et informationnel dans lequel le manager évolue, de la structuration organisationnelle de son entreprise, des niveaux de décision qui sont à prendre…
Ceci implique plusieurs choses :
D’une part, d’être en relation avec le décideur pour pouvoir interagir avec lui et rendre compte, dans un modèle, des points de vue qu’il exprime.
Et d’autre part, d’essayer de tirer parti de ce modèle pour formuler des recommandations quant aux choix que cette personne pourra faire.

Un système d’aide à la décision est donc un outil informatique que l’on utilise comme support pour interagir avec un décideur et l’aider dans sa décision en lui proposant un ensemble d’actions à mener à la fois cohérentes et conformes à ses préférences.
Ces systèmes d’aide à la décision peuvent, bien entendu, faire intervenir des phases d’optimisation, par exemple dans le domaine de l’optimisation de la chaîne logistique, où l’on va chercher à minimiser les coûts de livraison si l’on est face à un problème de flotte de véhicules ou de positionnement d’entrepôts, etc …

Aujourd’hui pourquoi a t-on de plus en plus besoin d’outils d’Aide à la Décision (avec les évolutions de l’informatique) ?

VM : Les besoins en matière d’outils d’aide à la décision sont de plus en plus aigus du fait de la complexité croissante des systèmes organisationnels, dans lesquels les entreprises sont impliquées… La globalisation de l’économie joue également un rôle important en ce sens que la dématérialisation d’un bon nombre d’activités ouvre de multiples options aux managers d’aujourd’hui et de demain, rendant ainsi les décisions plus complexes.
Et il faut percevoir les outils d’aide à la décision comme un media pour accroître les facultés de réflexion des individus en termes de décision et de management.
Au même titre que lorsque les outils de tableur sont apparus, ils ont été utilisés comme un outil important de maquettage et de réflexion sur des projections, les outils d’aide à la décision poursuivent ce mouvement dans le domaine de la décision.

Comment rendre ces systèmes plus simples et ergonomiques pour généraliser leur utilisation ?

VM : Il est clair qu’une bonne partie des recherches en amont sur les outils d’aide à la décision et les modèles sous-jacents ne se sont pas nécessairement consacrés aux problèmes d’ergonomie.
Il y a encore de cela une trentaine d’années, il s’agissait pour les chercheurs de développer des méthodologies, des algorithmes qui permettaient de servir de concepts de base pour analyser les problèmes d’aide à la décision et de modélisation des préférences. Une part de ces recherches se poursuit : les chercheurs ont pour but de rendre disponibles des outils efficaces, mais aussi de mieux comprendre les algorithmes, concepts, phénomènes sous-jacents à l’aide à la décision. Cependant, cela ne facilite pas forcément leur utilisation.
Selon moi, leur usage va se généraliser grâce aux formations, soit en école d’ingénieurs, soit en Université dans des cursus, comme les mathématiques appliquées, le génie industriel, l’informatique, la gestion…, qui intègrent de plus en plus l’enseignement de ces concepts et outils. Ils sont donc diffusés beaucoup plus largement dans la génération des futurs professionnels.
De plus, il y a un effort à apporter au niveau de l’I.H.M. (Interface Homme Machine) et du packaging informatique, ainsi qu’un besoin grandissant pour diffuser ces outils développés dans les laboratoires de recherche et les livrer aux managers avec des I.H.M. attrayants, des services qui respectent les normes de développement …
Par ailleurs, il est nécessaire que les algorithmes d’aide à la décision permettent une interaction avec les décideurs en des termes intelligibles pour eux. Or, ceci requiert des développements en matière de méthodes d’élicitation des préférences : il faut travailler sur ce champ qui est intermédiaire entre les concepts fondamentaux de l’aide à la décision et leur mise en œuvre concrète dans le monde industriel et des services.

Quelles sont les forces et les faiblesses des systèmes, méthodologies ou outils actuels ?

VM : Leur faiblesse principale tient à un état de fait assez « franco-français » : l’insuffisante valorisation des résultats de recherche réalisés par les universités et écoles dans le tissu industriel et des services.
Peu de chercheurs s’intéressent à la valorisation de leurs résultats et à l’inverse, il y a une mauvaise connaissance de la part des entreprises concernant les potentialités des résultats de recherche produits dans les laboratoires.
Pour y remédier, il faudrait un apprentissage culturel, une évolution des mentalités…
Leur force est définitivement liée à leur fort ancrage théorique : un certain nombre des méthodes auxquelles j’ai précédemment fait référence sont axiomatisées, c’est-à-dire que l’on appréhende bien la façon dont elles fonctionnent.
Je pense en particulier au domaine multicritères, où l’un des atouts fondamentaux est l’étude précise des concepts sous-jacents aux méthodes et la bonne connaissance des algorithmes qui y sont associés.

Quelles améliorations pourrait-on apporter à ce type d’outils ?

VM : Pour moi, le projet « Decision Deck » (D2) est assez représentatif de ce vers quoi il serait raisonnable d’aller.
Ce projet a été conçu par un groupe d’universitaires européens dont je fais partie (France, Luxembourg, Belgique, Portugal et Pologne).
Il a pour but de rendre visible, sous la forme d’une plate-forme logicielle Open Source, les méthodes d’aide multicritères à la décision, développées depuis deux ou trois décennies.
Il est destiné aux chercheurs du domaine, aux développeurs logiciels intéressés par ce type d’applications, mais également aux futurs utilisateurs et entrepreneurs qui souhaitent l’utiliser dans leur entreprise à des fins pédagogiques ou de mise en œuvre opérationnelle.
Ce programme prend beaucoup d’ampleur et a un double intérêt :
D’une part, de valorisation, car il favorise l’utilisation des méthodes par des entrepreneurs, des industriels, des fournisseurs de services…
D’autre part, il contribue à renouveler la recherche notamment en matière d’aide à la décision de groupe, de normalisation d’un langage de description d’un processus d’aide à la décision, etc …
Actuellement, on réoriente en partie les travaux de développement pour proposer une nouvelle version de la plate-forme sous forme de service Web : c’est le projet D3.

Quels sont les apports des systèmes, outils d’Aide à la Décision au sein des entreprises, notamment dans le cadre de problématiques complexes ?

VM : L’ensemble des outils, méthodes, savoirs faire et algorithmes du domaine de l’aide à la décision et de la recherche opérationnelle sont les clés essentielles de l’étape de modélisation des systèmes complexes.
Ces outils sont fondamentaux pour mieux appréhender la complexité des situations de décision auxquelles le décideur est confronté.
Les managers de demain devront avoir le réflexe d’aller chercher ces outils ou éventuellement des spécialistes pour les aider dans la résolution de problématiques complexes.

Pour quels types de décisions, ces systèmes sont-ils conçus ? Pouvez-vous nous donner des exemples d’applications ?

VM : Les outils développés dans le domaine de l’aide à la décision et de la recherche opérationnelle s’adaptent à une large gamme de situations décisionnelles : ils peuvent s’appliquer à des décisions managériales stratégiques, tactiques, opérationnelles…, des situations où les enjeux sont très importants avec un nombre d’options relativement réduit.
Par exemple, on peut les utiliser pour identifier le tracé d’une future ligne TGV ou pour évaluer les différentes technologies de stockage de l’hydrogène dans les véhicules du futur… Et dans le cadre de problématiques plus directement liées à l’entreprise, ils peuvent aider à déterminer la répartition des commerciaux sur une zone donnée pour gérer les clients et prospects ou bien encore contribuer à définir la conception d’une pièce automobile pour optimiser certaines propriétés souhaitées et minimiser le coût…
Les outils d’aide à la décision peuvent balayer une très large gamme de situations, mais dans le même temps il n’existe pas un outil générique capable de résoudre tous les problèmes du décideur de demain.
Ces outils multiples et multi-facettes mettent en oeuvre des substrats techniques, des savoirs faire, des éléments de méthode qui varient en fonction du problème de décision.

Influencent-ils les décisions des dirigeants ?

VM : Il est souhaitable – et c’est en général, ce qu’attendent les décideurs – que le processus de modélisation et d’aide à la décision influe sur le processus de décision. Cela ne signifie pas que la personne qui conduit la phase de modélisation avec le dirigeant a une influence sur la décision, mais, à l’issue du processus d’aide à la décision, le décideur doit avoir une vision plus claire de son problème et doit obtenir un certain nombre de réponses quant aux choix les plus judicieux.
Il ne faut pas en conclure que le libre-arbitre du décideur en est entaché : la responsabilité de l’action et la mise en œuvre, à posteriori, des décisions dépendent toujours du dirigeant.
L’aide à la décision ne se substitue pas aux décisions, elle s’exprime sous forme de recommandations et préconise un ensemble de solutions. Elle offre au dirigeant une meilleure appréhension de son problème et éclaire sa décision.

Comment voyez-vous les systèmes ou outils d’aide à la décision de demain ? Comment souhaitez-vous les voir et faire évoluer ?

VM : Je pense que les systèmes d’aide à la décision doivent s’ouvrir et s’adapter aux systèmes d’information des entreprises, aux modes particuliers d’organisations des services dans lesquels ils sont mis en place.
Il me semble important de rendre disponibles ces outils sous forme de services Web…
Toutefois, ceci ne se fera pas sans une phase de « customisation » ou d’adaptation particulière des méthodes qui veulent spécifiquement répondre aux problématiques des entreprises.
Cela implique évidemment de mobiliser des consultants capables de conseiller les décideurs en matière de mise en place d’outils d’aide à la décision : ce type de métier va probablement se développer très fortement dans les années qui viennent.

À travers ce témoignage très enrichissant, Vincent MOUSSEAU nous livre sa vision d’expert de l’aide à la décision. Son analyse pertinente et didactique nous fait prendre conscience de l’importance des processus cognitifs engagés dans les comportements décisionnels, des progrès croissants et nécessaires d’outils d’aide à la décision, capables de les reproduire. Il nous montre que les méthodologies relatives à ce domaine offrent aux décideurs une infinité de potentialités pour répondre à leurs problématiques et ouvrent la voie à une probable synergie entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine. Le témoignage de Vincent MOUSSEAU nous évoque ce précepte de Pierre DAC, « Pour voir loin, il faut y regarder de près. »